« Du postmodernisme à la guerre de l’information »
Le 5 juin 2026 s’est tenu à la Bibliothèque Tourguéniev une nouvelle réunion du Club français « Tourguéniev » sur le thème du postmodernisme et de la guerre de l’information. La discussion s’est articulée en deux temps : l’époque déclarée du postmodernisme et de la société de l’information à la guerre de l’information.
Le postmodernisme et la guerre de l’information sont intimement liés, même si cette dernière a existé sous des formes diverses bien avant que l’ère postmoderne soit déclarée. Le terme « société de l’information » n’est pas apparu du jour au lendemain : sa genèse est liée à la transition d’une économie industrielle à une économie de la connaissance, lorsque l’information, la communication et le savoir théorique ont commencé à être considérés comme des forces productives autonomes.
Parallèlement à cela, le discrédit de l’État à partir de la Seconde Guerre mondiale et le développement de l’atomisation de la société, le tout sur fond de développement des nouvelles technologies, ont permis de renforcer ce qui devenu une véritable guerre de l’information, que ce soit en temps de paix ou en temps de guerre. C’est ce que la doctrine appelle aujourd’hui, la guerre mentale, qui connaît différents niveaux : tactique, avec la dimension informationnelle : opérationnel, avec la dimension cognitive ; et stratégique, avec la dimension civilisationnelle.
Le but de cette guerre mentale est de détruire les fondements axiologiques et ontologiques des sociétés. Pour cela, elle s’est appuyée sur une construction théorique, qui a été, notamment, largement popularisée par plusieurs penseurs français, dont Foucault, Derrida, Deleuze et Baudrillard. Au fondement se trouvent une reconsidération de la perception de la réalité, qui se doit être turbulente et perpétuelle reconstruction. L’imprévisibilité engendre stress et chaos, ce qui permet de fragiliser les institutions du Monde moderne, donc d’intensifier les manipulations et le contrôle.
Pour autant ce processus n’est pas neutre : il sert à organiser et légitimer un transfert du pouvoir à la sortie du Monde moderne. Karl Rove, conseiller de George W. Bush, disait, comme cela fut rapporté par le journaliste Ron Suskind en 2004 : « Nous sommes un empire, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité ». C’est l’avènement de Baudrillard et de l’hyperréalité. En conséquence, la guerre n’est plus seulement militaire. Elle est cognitive. Elle ne cherche pas seulement à vaincre une armée. Elle cherche à occuper les perceptions. Saturer. Fragmenter. Polariser. Épuiser. Rendre le citoyen incapable de discerner.
La déstructuration de la société renvoie pour l’avenir qu’il promet aux utopies tristes, de sociétés réparties en castes hermétiques, l’une gouvernante, l’autre la servant. Sur le plan international, la « guerre des ressources » conduit une partie de la société à approuver, sur la scène internationale, des actions telles que l’enlèvement du Président d’un État souverain, une attaque militaire contre un État souverain (situé de l’autre côté de l’océan par rapport à l’un des agresseurs) sous un prétexte maintes fois modifié, voire oublié, par les porte-parole des agresseurs, etc. Parallèlement, les représentants de la soi-disant « communauté internationale » mènent une véritable guerre de l’information contre la Russie, expliquant par tous les moyens que la lutte pour la survie du pays est inacceptable dans un contexte de concurrence quasi ouverte pour le pétrole entre ceux qui « en ont les moyens ».
Dans ce contexte, il est important de revenir sur le concept de souveraineté informationnelle et celui qui en contrôle le sens, maîtrise l’appréciation juridique. Le développement des technologies a permis de développer les moyens d’influencer la société de l’information et la manière de penser. La vitesse de diffusion de l’information empêche les gens de penser. Mais l’impératif de souverainisation vient d’un autre danger. L’IA permet de personnaliser l’action. Si auparavant, la propagande influençait les masses, désormais il est possible d’agir sur chaque personne individuellement. Les algorithmes analysent les intérêts, les points de vue et les réactions émotionnelles des utilisateurs, après quoi proposent un contenu personnalisé, qui aura une influence maximale.
Nous entrons en temps de paix dans la fabrication du consentement, tendance encore renforcée en temps de guerre. Légitimation de la politique menée, reconfiguration de l’opinion publique, renforcement des élites dirigeantes et discrédit de l’opposition idéologique, le combat mené sur ce plan est aussi décisif pour nos sociétés, que celui des armées.
La propagande est devenue une machine bien rodée, elle permet de reconstruire la réalité et de conduire les populations à tenir le comportement qui est attendu d’elles. Le « fake news » a été largement mis en avant lors de la période covidienne, pour tout ce qui sortait du domaine du dicible, ce qui contrevenait au discours imposé. Parallèlement, dans le cadre des conflits, les médias produisent parfois volontairement des fausses informations, entrant par là même dans la guerre de l’information, de manière active.
Avec le traitement du conflit en Ukraine, nous sommes entrés de plain-pied dans l’ère de la post-vérité. Dès le début du conflit, l’UE a décidé l’interdiction de tous les médias russes, qui pourraient apporter un peu de contradiction aux éléments de langage délivrés par Zelensky et préparés en coulisses par d’habiles communicants, sans doute pas tous ukrainiens d’ailleurs. Mais quatre années plus tard, bien aidée par le terreau fertile d’informations biaisées sur la Russie depuis la Guerre froide, on voit les effets de cette propagande monolithique, avec un exemple très actuel, celui de Xenia Fedorova, qui subit l’acharnement de tous les médias, qui se relaient les uns après les autres pour la discréditer, voire en demander l’expulsion du territoire national français.
Pour autant, la confiance dans les médias traditionnels ne cesse de baisser. Les déclarations hâtives, ensuite contredites, renforcent ce phénomène. Il y a des chances que le postmodernisme, in fine, soit enterré sur le front ukrainien à la fin du conflit.
La discussion a été modérée par Andreï Mikhaïlovich Ilnitskiï, docteur en sciences techniques, conseiller d’État de 3e classe, membre du Présidium du Conseil pour la Défense et la politique étrangère.
Ont pris part à la discussion :
Béchet Karine, présidente de l’association CGFR, docteur en droit public, membre du Bureau de l’association Dialogue franco-russe ;
Belevitch Alexeï Viktorovitch, expert aurpès de l’Institut des questions de régulation juridique à la Haute École d’économie;
Branson Elena, docteur en sciences mathématiques et physiques, présidente du Conseil de coordination des organisations des Russes de l’étranger, fondatrice de l’ONG « Russian Center New York » ;
Burlotte Olivier, représentant en Russie de l’association « Espace Normandie Niemen » ;
Chagov Andreï Evguenievitch, docteur en histoire, maître de conférences à l’Institut de recherche scientifique (histoire militaire) de l’Académie militaire de l’État-major du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, colonnel ;
Chaugny Bertrand, CEO, Actium Risk Consulting SAS ;
Chaugny Sabine, Insurance Executive ;
Cléraux Antoine, journaliste, RT en français ;
Galas Marina Leonidovna, docteur es sciences historiques, professeur au Centre des communications de masse et du business de l’Université des finances auprès du Gouvernement de la Fédération de Russie ;
Kouznetsov Pavel Valentinovitch, spécialiste indépendant, expert du Consortium pour la recherche sur la sécurité de l’intelligence artificielle, membre de l’Association nationale pour la sécurité internationale de l’information;
De Lattre Cyrille, expert, ancien commandant de bord ;
Louadj Kamal, journaliste correspondant à Sputnik Afrique, département de la diffusion extérieure, groupe de presse « Rossia Segodnia » ;
Loukianov Evgueni Petrovitch, journaliste ;
Rémy Gilles, PDG CIFAL International Services, conseiller du Commerce extérieur de la France (1994-2023), membre du Bureau de l’association Dialogue franco-russe ;
Saint-Germes Thierry, journaliste,fonction publique internationale ;
Tanchina Natalia Petrovna, docteur es sciences historiques, professeur, Centre d’histoire générale, RANEPA ;
Tsareva Maria Sergueevna, directrice de l’Institut de traduction juridique de l’Université juridique de Moscou (Koutafine).

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