La Culture et la Guerre
Le 13 mars 2026, une nouvelle réunion du Club français « Tourguéniev » s’est tenue à la bibliothèque Tourguéniev à Moscou sur le thème de la culture et de la guerre. Classiquement, la discussion s’est articulée en deux temps : la guerre contre la culture, puis la culture en temps de guerre.
Selon le dictionnaire Larousse, la culture est l’enrichissement de l’esprit par des exercices intellectuels, la définition renvoie à la connaissance, à sa systématisation. La culture a donc bien une dimension subjective, liée à la construction de l’homme. Elle touche pourtant différents domaines, même si lorsque l’on parle de culture, on entend immédiatement l’art. Or, la culture politique n’est pas moins importante, car elle va déterminer justement le contenu et l’approche de la première, elle va déterminer les règles de la société et donc l’environnement dans lequel les hommes vont se développer.
Ainsi, la culture est un concept très large, qui impose une différenciation entre l’homme et la nature, paradigme dans lequel l’homme est un créateur, tout en étant une créature. C’est en ce sens, qu’il se différencie des autres créatures. La culture suppose une unité, dans le temps, ce qui conduit à la notion de tradition. La « post-culture » n’est alors qu’une imitation de la culture, sans en posséder les traits caractéristiques, une forme de manipulation mise en place dans un but précis, anti-civilisationnel et d’atomisation de la société.
En se référant au philosophe russe et français Alexandre Kojève, véritable créateur de la conception de « la fin de l’histoire », l’homme ne devient homme, que par la voie de la négation de sa nature animale, par le conflit avec les autres, débouchant sur une distinction entre le maître et l’esclave, conditions qui ne sont pas définitives. L’esclave se libère, lorsqu’il dépasse sa frayeur face au maître et la société se lisse suite à une révolution, qui permet de dépasser cette dualité avec l’avènement d’un Empire mondial. Ce qui est la fin de l’histoire. L’homme entame alors sa régression. L’observation des élites politiques occidentales laisse penser que l’analyse de Kojège était visionnaire.
Le rôle des élites est ici fondamental et va avoir une influence directe sur l’évolution ou le reformatage de la société. Sous l’influence du néolibéralisme, qui sous-tend la globalisation, les élites nationales sont devenues des élites « locales » reproduisant une vision du monde déconnectée du pays dans lequel elles vivent et modelant les sociétés, où elles sévissent, en fonction de ce nouvel impératif.
Elles conduisent une véritable guerre mentale contre tout ce qui peut être national, souverain, traditionnel. Les objectifs de la guerre ne sont plus désormais tant atteints en détruisant les capacités matérielles de l’ennemi, qu’en démantelant ses fondements ontologiques et axiologiques et, par conséquent, en entraînant la perte de subjectivité et de souveraineté. C’est ce que nous observons avec les sociétés occidentales.
En somme, c’est l’heure de gloire de Goebbels. On ne tire pas simplement au pistolet sur la culture, mais à boulets rouges. Et sur l’homme aussi.
Ce monde globalisé s’est construit autour de la culture américaine et donc de la vision du monde, qu’elle porte. Ce qui n’est pas nouveau. Dès 1899, le Secrétaire d’État américain John Hay formule la doctrine dite de « la porte ouverte ». À l’époque, il s’agit de la porte de la Chine. Le principe est simple : ouvrir les marchés partout où les États-Unis peuvent exercer une domination économique. Puis, dans l’Europe en ruine de 1945, le rêve d’un écosystème d’élites interconnectées se réalise à l’aide de divers instruments comme le Plan Marshall, l’OCDE ou Bilderberg et Davos. Une élite politique, économique, culturelle, formée dans les mêmes réseaux, parlant la même langue idéologique, et intégrée dans un système dominé par Washington se met en place.
Dans le contexte de la Guerre froide ou aujourd’hui dans celui de la guerre en Ukraine, cette domination idéologique, notamment des élites, n’est pas sans conséquence. La guerre conduite contre la culture affaiblit le potentiel positif de celle-ci, justement en période de conflit.
Comment les élites peuvent-elles porter le patriotisme, si elles sont déconnectées de la Patrie ? Comment porter l’amour du pays, sans connaître la culture classique et nationale ? Comment développer une vision politique propre, si le politique est nié et remplacé par le management, qui le vide de son sens ? Aucune société ne peut porter véritablement de vision propre en appliquant les dogmes étrangers. Aucun pays ne peut défendre la société et son intérêt national en suivant les dogmes globalistes.
« Hollywood » ou « Mosfilm », le combat a commencé depuis longtemps et continue aujourd’hui. Le cinéma porte une certaine vision du monde et la créé également. Il participe de la création de l’image de l’ennemi et justifie la ligne politique et idéologique dominante. Ainsi, même lors de l’époque de la collaboration entre les États-Unis et l’URSS pendant les années de la Seconde Guerre mondiale, la propagande hollywoodienne continuait, plus en nuances certes, à jouer son rôle. Les films alors tournés, qui devaient donner une bonne image de l’URSS, portaient une vision volontairement ridiculement gentille des Soviétiques. Il y a là une leçon amère et importante. Dès la fin de la guerre et la disparition du besoin d’un allié, le cinéma américain est revenu à l’image de l’ennemi. Un ennemi rusé, de surcroît, dissimulé derrière le masque de l’ami.
Si aujourd’hui, la Russie finance une partie de la production cinématographique « patriotique », les résultats ne sont pas forcément à la hauteur des attentes – en matière de patriotisme, les élites politico-culturelles russes n’étant pas encore toutes sorties de la Globalisation. En France, un autre « patriotisme » a cours, avec l’imposition des quotas idéologiques et la nécessité mercantile d’une pré-commande par les chaînes de télévision du film de cinéma, ce qui permet largement de limiter et contrôler le contenu de ce qui est productible.
Le théâtre n’est malheureusement pas mieux loti. Si dans la tradition classique, comme le disait Hamlet dans son discours aux acteurs: « … car le but du jeu théâtral, dès l’origine et aujourd’hui, était et demeure, de tendre pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses traits, au ridicule son image et à notre époque et au corps de notre temps, sa forme et son effigie… » ; depuis le milieu des années 80, le ridicule a pris le pas sur l’image et le grotesque est une règle de destruction de la culture classique.
Un exemple parmi d’autres. « Médée », en 2025, à la Comédie Française : les rôles de Médée et Jason y sont tenus par deux femmes, Médée est interprétée par une actrice d’origine camerounaise, du linge pend au plafond, sans oublier les seins nus sur la scène.
Pourtant, en période de conflit, la culture a un rôle fondamental à jouer. Un rôle positif, éducatif, de transmission de la connaissance. Tant en ce qui concerne les racines culturelles de nos sociétés, notre civilisation, que sur l’histoire contemporaine.
Même en Russie, très peu de films ou de documentaires sont tournés sur la guerre sur le front ukrainien, le Maîdan ou le rattachement de la Crimée et sont souvent d’une qualité assez médiocre. Manque de moyens ou de volonté ? On en revient à la question des élites. Il y a pourtant des exceptions et certains documentaires, tournés par exemple par des journalistes biélorusses, qui montrent et la normalisation de la vie dans le Donbass et expliquent la raison de cette entrée de la Russie dans le conflit en 2022. Il y en a d’autres, qui décrivent, en donnant la parole aux victimes, les crimes commis par les membres du bataillon néonazi Aïdar, qui prenaient la population civile en otage. Ces néonazis, qui soi-disant n’existent pas en Ukraine.
Dans ce contexte, on voit se développer en Occident une culture guerrière, primaire et violente, inhumaine, avec justement une déshumanisation de l’ennemi (la Russie). Et une hésitation fondamentale en Russie, une accumulation de demi-mesures, qui ne permettent pas à la culture (ni artistique, ni politique) de remplir la fonction de galvanisation de la société et de défense de l’intérêt national, qui doit être la sienne en période de guerre.
La discussion a été modérée par Igor Stanislavovitch Prokopenko, documentaliste, producteur, vice-directeur général du Département des documentaires de la chaîne « Ren TV ».
Ont pris part à la discussion :
Béchet Karine, présidente de l’association CGFR, docteur en droit public, membre du Bureau de l’association Dialogue franco-russe ;
Betton Jean-Stéphane, professeur d’histoire, Lycée français de Moscou ;
Branson Elena, docteur en sciences physiques et mathématiques, présidente du Conseil de coordination des organisations des Russes de l’étranger, fondatrice de l’ONG « Russian Center New York » ;
Develay Arnaud, juriste spécialisé en droit international ;
Gaïda Fiodor Alexandrovitch, docteur es sciences historiques, Centre d’histoire de la Russie du XIXe siècle au début du XXe siècle, Faculté d’histoire de l’Université d’État de Moscou (Lomonossov) ;
Ilnitskiï Andreï Mikhaïlovitch, docteur en sciences techniques, conseiller d’État de 3e classe, membre du Présidium du Conseil auprès du Président pour la Défense et la politique étrangère ;
Kourakine Mikhail Borissovitch, rédacteur en chef adjoint du journal « La vie internationale » ;
Mamykine Andreï Vladimirovitch, député de Lettonie au Parlement européen (2014-2019), journaliste ;
Kogan Dany, actrice ;
Louadj Kamal, journaliste correspondant à Sputnik Afrique, département de la diffusion extérieure, groupe de presse « Rossia Segodnia » ;
Panteleev Sergueï Iurevitch, historien, politologue, directeur de l’Institut des Russes de l’étranger, rédacteur en chef du portail analytique d’information « La Russie et ses compatriotes » ;
Rémy Gilles, PDG CIFAL International Services, conseiller du Commerce extérieur de la France (1994-2023), membre du Bureau de l’association Dialogue franco-russe ;
Saint-Germes Thierry, journaliste,fonction publique internationale ;
Soral Alain, essayiste et activiste politique ;
Startchevaya Ekaterina Nikolaevna, journaliste politique, TV « Grodno » ;
Tanchina Natalia Petrovna, docteur es sciences historiques, professeur, Centre d’histoire générale, RANEPA ;
Yourtchenko Yuri Yurevitch, poète lyrique, dramaturge, acteur, vétéran.

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