Club français « Tourguéniev ». Globalisation, Monde multipolaire et souveraineté nationale
Le 19 septembre 2025 s’est tenue à la bibliothèque Tourgueniev une nouvelle réunion du Club français « Tourgueniev » sur le thème de la globalisation, du Monde multipolaire et de la souveraineté. La discussion s’est articulée en deux temps reprenant l’évolution de nos sociétés : de la souveraineté nationale à la globalisation ; les étapes de la déglobalisation.
Puisque les concepts de globalisation, Monde multipolaire et souveraineté sont souvent utilisés, il est important de rappeler leur acceptation. La globalisation correspond à l’organisation d’un monde centré autour d’un seul centre de pouvoir, comprenant des zones périphériques, soumises à ce centre. Ce qui ôte toute possibilité de souveraineté aux autres pays. Le Monde multipolaire, lui, est un monde organisé autour de plusieurs pôles de pouvoir, où chaque pôle fonctionne indépendamment des autres avec un centre de pouvoir propre composé d’un ou plusieurs États (qui eux seront souverains) et d’une périphérie composée d’États non véritablement souverains, puisque dépendant politiquement de ce centre. La souveraineté, rappelons-le, est dans le sens juridique du terme le mode d’existence des États et elle se découpe en souveraineté intérieure et extérieure.
Passer de la globalisation directement à un système d’États souverains est impossible. Les élites dirigeantes en place ne sont plus aptes à gouverner de manière autonome nos pays et sans un renouvellement des élites dirigeantes aucune sortie de la globalisation n’est envisageable. C’est pourquoi, théoriquement, il est possible de dégager plusieurs étapes transitoires : la globalisation assumée et triomphante – après la chute de l’URSS ; la globalisation contestée – théoriquement, le mouvement a été lancé par le discours de Poutine en 2007, puis elle est devenue une réalité politique avec le rattachement de la Crimée en 2014 et l’intervention militaire russe en Syrie en 2015, puisque la Russie a alors fait primer l’intérêt national sur l’intérêt global ; le Monde multipolaire, contesté par les élites globalistes, qui est alors une construction théorique ; le Monde multipolaire devenu une réalité politique. Alors le Monde des États souverains redevient une possibilité.
Au regard de ce paradigme, nous sommes certainement aujourd’hui dans la phase d’un Monde multipolaire contesté par les élites globalistes. Si beaucoup parlent des BRICS, de l’Afrique ou de l’Asie, il est encore trop tôt pour les considérer comme des pôles politiques alternatifs. Beaucoup des pays les composant cherchent plus à obtenir une place plus confortable dans un Monde global « plus équitable », que de remettre en cause les fondements mêmes de ce Monde et son cadre idéologique, à savoir le néolibéralisme.
Pour autant, dans le sens large du terme, les projets « globalistes » ont historiquement existé avant celui-ci. Et la question de la différenciation du Monde global, tel que nous le connaissons aujourd’hui, avec les Empires historiques, comme l’Empire romain, perse ou d’Alexandre le Grand, ou encore de la volonté d’hégémonie de l’Église, mérite d’être posée et analysée.
Actuellement, la dimension juridique est particulièrement présente dans le projet globaliste. Nous avons pu assister à la transformation des organes internationaux, créés après la Seconde Guerre mondiale dans la logique d’un Monde bilatéral, en organes de gouvernance globale. Ceci a accompagné le processus de « désétatisation » de nos sociétés.
Le dernier projet de réforme de l’ONU, tentant sous prétexte d’une réforme purement administrative, de transformer profondément la logique même de cet organe pour en faire une arme au service d’une conception très idéologique des droits de l’homme, est particulièrement significatif. La Russie, défendant la logique initiale – « inter-nationale » de l’institution, s’y oppose fermement.
Sur le Continent européen, en plus des dérives évidentes du Conseil de l’Europe et de la CEDH, qui sont idéologiquement instrumentalisés dans le cadre du conflit armé en Ukraine, se pose la question de la légitimité des instances de l’Union européenne, où la bureaucratie est utilisée comme une arme antidémocratique, pour étouffer toute initiative, qui n’irait pas dans le sens globaliste voulu.
Comment sortir de cela pour se diriger vers un système international plus équitable et respectueux des intérêts nationaux est bien la question centrale, à laquelle il est objectivement aujourd’hui impossible de répondre, mais à laquelle il est fondamental de réfléchir.
La chute du Monde global est inévitable, aucun système n’est de toute manière éternel. La difficulté ici vient du fait qu’il est composé de pays, dont les cultures nationales ont été largement déstructurées et infiltrées par les dogmes globalistes. À ce jour et à des degrés divers, autant que dans des formes diverses, quatre pays prétendent à une certaine hégémonie : les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde.
Le simple fait de cette ligne politique remet en cause le fondement même du Monde global, qui est bien contesté en tant que tel. Dans ces espaces, la recherche et la garantie de la souveraineté devient un impératif politique. En Russie, après le discours de Poutine de 2007 et l’adhésion de la Crimée en 2014, le lancement de l’Opération militaire en 2022 s’accompagne d’un mouvement de déglobalisation à l’intérieur du pays.
Comme l’écrivait Carl Schmitt, « « Qu’un peuple n’ait plus la force ou la volonté de se maintenir dans la sphère du politique, ce n’est pas la fin du politique dans le monde. C’est seulement la fin d’un peuple faible. ». La manière dont les pays vont sortir de la globalisation et ce qu’ils deviendront ensuite va en grande partie dépendre de la capacité des peuples à reconstituer des élites dirigeantes nationales.
La discussion a été modérée par Kamal Louadj, journaliste correspondant à Sputnik Afrique, département de la diffusion extérieure, groupe de presse « Rossia Segodnia ».
Ont pris part à la discussion :
- Afanassiev Mstislav Platonovitch, docteur es sciences économiques, professeur-chercheur, Département de politique et de gestion, Faculté des sciences sociales, École supérieure d’économie ;
- Béchet Karine, présidente de l’association CGFR, docteur en droit public, membre du Bureau de l’association Dialogue franco-russe ;
- Betton Jean-Stéphane, professeur d’histoire, Lycée français de Moscou ;
- Branson Elena, présidente du Conseil de coordination des organisations des Russes de l’étranger, fondatrice de l’ONG « Russian Center New York » ;
- Burlotte Olivier, représentant en Russie de l’association « Espace Normandie Nieman » ;
- Develay Arnaud, juriste spécialisé en droit international ;
- Cléraux Antoine, journaliste, RT en Français ;
- Gaïda Fiodor Alexandrovitch, docteur es sciences historiques, Centre d’histoire de la Russie du XIXe siècle au début du XXe siècle, Faculté d’histoire, Université d’État de Moscou (Lomonossov) ;
- Kotchoubey Marianna Anatolievna, docteur es sciences juridiques, expert senior de la Société russe de politologie (Moscou) ;
- Kourakine Mikhail Borissovitch, rédacteur en chef adjoint du journal « La vie internationale » ;
- Kovpak Stanislav, directeur par interim du Secteur de la coopération internationale dans le domaine des droits de l’homme dans les organes de l’ONU, Département de la coopération multilatérale en matière de droits de l’homme, ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie ;
- Loukianov Evgueni Petrovitch, journaliste ;
- Mamykine Andreï Vladimirovitch, député du Parlement européen pour la Lettonie (2014-2019), journaliste ;
- Saint-Germes Thierry, ancien fonctionnaire international, journaliste ;
- Tanchina Natalia Petrovna, docteur es sciences historiques, professeur, Centre d’histoire générale, RANEPA.

Bonjour, Votre analyse est très intéressante. Faut-il en conclure que le “monde multipolaire” doit être envisagé, non comme une fin en soi mais comme une phase de transition entre le “globalisme” et le retour à des États souverains. Sachant que ces derniers ne seront pas tous, loin s’en faut, à même de reconquérir leur souveraineté. Au passage, je suis très attaché à distinguer les concepts de “souveraineté” (autonomie de droit) et d'”indépendance” (autonomie de fait). Êtes-vous de cet avis ? Sauf erreur de ma part, c’est à l’indépendance que vous faîtes allusion.