« Le numérique et l’étaticité : quels enjeux ? »
Le 12 décembre 2025 s’est tenue la réunion du Club français « Tourgueniev » sur le sujet du numérique et de l’étaticité, quels enjeux ? La discussion était découpée en deux parties, d’une part le numérique au regard de la légitimité de l’État, et, d’autre part, le numérique au regard de la légitimité de l’État.
Le progrès technologique a toujours existé et la question du numérique n’est pas nouvelle, puisque dès le 20e siècle la programmation a pris une part importante et dans le développement scientifique et technique, et dans la vie courante et institutionnelle. La différence aujourd’hui est que le numérique est devenu un culte et non plus un instrument. Autrement dit, il n’est plus au service du développement de l’homme, de la société et de l’État, mais un but en soi, but que l’homme et la société et l’État doivent servir.
Cette dérive s’inscrit dans le processus de basculement des sociétés post-modernes vers le néolibéralisme, qui, en s’appuyant sur différents cultes, a pour but l’affaiblissement de ces institutions afin de les asservir. Ainsi, le culte du climat doit justifier la désindustrialisation, celui de l’immigration – l’atomisation des sociétés, le management – la dépolitisation des institutions, prenant autrefois les décisions et ne devant désormais qu’être des organes d’exécution.
En ce sens, l’introduction massive du numérique au sein du fonctionnement et des mécanismes de prise de décisions étatiques soulève tout d’abord la question de l’impact de cette révolution idéologique sur la légitimité de l’État.
La légitimité de l’État dépend en premier lieu de celle de ses organes constitutionnels, formés sur la base du principe électoral, devant permettre l’expression libre et juste de la volonté populaire. De quoi découle la croyance des populations en la véracité des résultats, croyance sur laquelle est justement fondée la légitimité de ces mêmes organes. Le recours au vote numérique à distance soulève ici plusieurs problèmes, dont celui de l’établissement des algorithmes et de leur neutralité, l’impossible recompte physique des bulletins, l’absence dans les bureaux de vote d’observateurs représentant les partis politiques en lice. De plus, la question de la sacralité du vote, qui établit le lien entre le votant et la Nation, est remise en cause, si chacun peut voter en faisant ses courses, regardant la télévision. Sans oublier que la vérification de l’identité de la personne votante, ni celle de la liberté du vote, n’est alors possible. Cela ne peut rester sans conséquence sur la légitimité des organes ainsi constitués et c’est la raison pour laquelle cette modalité de vote est interdite pour les grandes élections nationales en France.
Les juridictions sont le premier lieu, où chaque citoyen va chercher la justice, l’équité. Du fonctionnement régulier des organes judiciaires dépend directement, en ce sens, la légitimité fonctionnelle de l’État ; puisque l’État est légitime, lorsqu’il remplit les fonctions, qui sont les siennes, sinon il est remis en cause par l’opinion publique. La numérisation de la justice, qui touche aujourd’hui tous les pays, soulève elle aussi de nombreuses questions. Si d’un côté, une facilité d’accès et une rapidité dans la prise de décision sont avancées, cela n’efface pas les problèmes fondamentaux soulevés par cette tendance, au fondement desquels se trouve la nature même de la justice, qui est avant tout un rapport humain. En ce sens, le contact physique entre le magistrat et les requérants est essentiel. La déshumanisation de la justice, qui accompagne sa numérisation, entraîne un changement de nature, qui ne va pas dans le sens d’une augmentation de sa qualité. La question de l’introduction du numérique dans la prise de décision va encore plus loin et remet en cause le rôle du juge et à terme la question de la responsabilité en cas d’erreur ou de violation des droits. La déresponsabilisation totale, qui découle de la numérisation de la prise de décision, ouvre la voie à toutes les dérives.
L’école est la première institution étatique de constitution des futurs adultes, donc des futurs citoyens. Du niveau intellectuel des élèves va directement dépendre le seuil de résistance de la société aux manipulations extérieures et intérieures. L’introduction massive du numérique dans la vie courante et dans le processus d’enseignement a provoqué des effets pervers inquiétants, notamment une baisse de la capacité de concentration et d’analyse des élèves, le renforcement de la fraude, tant lors de la préparation des devoirs à la maison que lors des contrôles, et l’afflux dans le processus d’éducation d’informations tirées des ressources en ligne, dont la véracité et la neutralité soulèvent beaucoup de questions.
Avec l’introduction massive du numérique dans la vie courante et dans le fonctionnement des institutions, c’est la légitimité des organes étatiques qui a été touchée, autant que la résilience de la société. Ce qui à terme soulève le problème de la sécurité de l’État, puisqu’un État affaibli dans sa structure est une cible privilégiée.
En ce sens, la création d’un État numérique est ambivalente. D’un côté, c’est un excellent moyen de lutter contre la bureaucratisation excessive, mais d’un autre côté, cela oblige à garantir la sécurité de l’information. L’ampleur des attaques cybernétiques montre la fragilité, encore aujourd’hui, de ce mécanisme. Les garanties juridiques internationales ne seront alors possibles, que lorsque, tout d’abord au niveau régional, des garanties pourront être adoptées et la pratique généralisée ensuite au niveau international. Ce qui suppose de sortir de la globalisation et d’entrer réellement dans un Monde multipolaire, pour que les rapports de forces entre les centres de pouvoir puissent aboutir à une régulation internationale stable et efficace.
La question de la sécurité de l’État, et donc des sociétés, et du numérique est encore plus pressante dans le domaine de la guerre. Le monde se divise entre ceux, qui maîtrisent les technologies et les autres, puisque la pratique montre à quel point les conflits ont évolué, en plus de la persistance de leur base traditionnelle, avec l’utilisation massive des technologies, notamment numériques. Le processus se réalise entre autres par une forme d’externalisation de ce domaine à des sociétés privées sous contrat avec l’État, ce qui ne va pas sans poser la question de l’émergence de nouvelles puissances extra-étatiques, si ce contrôle étatique s’affaiblit objectivement avec l’affaiblissement de l’État comme institution. Ce qui ne va alors, ni dans le sens du renforcement de la souveraineté étatique, ni de la déglobalisation.
Tous ces éléments conduisent à une plus grande possibilité de manipulation des sociétés, et dans le cadre des guerres de l’information qui prennent une dimension nouvelle avec le numérique, et dans le cadre des guerres mentales conduites contre les élites des pays, considérés comme « ennemi ». Nous observons, notamment, une réécriture de l’histoire, principalement celle de la Seconde Guerre mondiale avec une réduction du rôle de l’URSS au profit des États-Unis et une tentative de mettre sur un pied d’égalité le nazisme et le communisme, ce qui doit servir la stratégie atlantiste actuelle. Sans oublier toutes les révolutions de couleurs, impossibles dans ces proportions, sans le recours au numérique.
La discussion a été modérée par Sergueï Nikolaevitch Perchoutkine, docteur es sciences sociales, directeur de l’Institut de Moscou des recherches en sociologie, membre de l’Académie des sciences militaires.
Ont pris part à la discussion :
Afanassiev Mstislav Platonovitch, docteur es sciences économiques, professeur-chercheur, Département de politique et de gestion, Faculté des sciences sociales, École supérieure d’économie ;
Béchet Karine, présidente de l’association CGFR, docteur en droit public, membre du Bureau de l’association Dialogue franco-russe ;
Betton Jean-Stéphane, professeur d’histoire, Lycée français de Moscou ;
Branson Elena, présidente du Conseil de coordination des organisations des Russes de l’étranger, fondatrice de l’ONG « Russian Center New York » ;
Burlotte Olivier, représentant en Russie de l’association « Espace Normandie Niemen » ;
Clausen Jérôme, conseiller d’affaires, administrateur indépendant ;
Develay Arnaud, juriste spécialisé en droit international ;
Kotchoubey Marianna Anatolievna, docteur es sciences juridiques, expert senior de la Société russe de politologie (Moscou) ;
Kourakine Mikhail Borissovitch, rédacteur en chef adjoint du journal « La vie internationale » ;
Kouznetsov Pavel Valentinovitch, Garda Tech, directeur pour les alliances stratégiques et la coopération avec les organes publics ;
Manoïlo Andreï Viktorovitch, docteur es sciences politiques, professeur, Centre de politique russe, Faculté de politologie, Université d’État de Moscou (Lomonossov), directeur du programme « Les guerres hybrides de l’information » ;
Panteleev Sergueï Iurevitch, historien, politologue, directeur de l’Institut des Russes de l’étranger, rédacteur en chef du portail analytique d’information « La Russie et ses compatriotes » ;
Rémy Gilles, PDG CIFAL International Services, conseiller du Commerce extérieur de la France (1994-2023), membre du Bureau de l’association Dialogue franco-russe ;
Tanchina Natalia Petrovna, docteur es sciences historiques, professeur, Centre d’histoire générale, RANEPA ;
Toscani Sabrina, avocate au barreau de Paris.

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